La forêt

Voilà maintenant un mois que je m’occupe de mes petits protégés, qui ont bien grossi et grandi, sans que personne ne s’en aperçoive. Un mois depuis la nuit où j’ai trouvé ma boîte dorée que je n’ai jamais réussi à ouvrir. Un mois que je ne m’approche plus de la forêt, que je n’en parle même plus. Un mois que je n’ai pas revu Kînrò. Depuis que j’ai adopté mes petits chiens, il a complètement disparu. Personne ne sait où il est, où il est parti et pourquoi. Je ne m’inquiète pas, il est grand après tout et puis il sait se défendre. Je suis sûre à cent pour cent qu’il ne tombera jamais sur des  Khanïn affamé parce que, tout d’abord, on ne les vois plus et ensuite parce que Kînrò sait se cacher, faire attention. Et puis, ce n’est pas la première fois qu’il disparaît sans laisser de trace. Souvent, il aime partir se promener « un peu trop loin » comme il dit. Il marche, rêveur, jusqu’à ce qu’il prend conscience qu’il est trop loin du village. Généralement, à ce moment là, il continue sa route, c’est rare qu’il rebrousse chemin pour revenir au village. Il préfère voyager, voir des nouvelles choses. Son temps de voyage varie de deux mois à un an d’après ce que me disent les villageois. Je ne suis là que depuis quelques mois, je ne peux donc pas vérifier. C’est la première fois que je le vois partir aussi longtemps mais si mes voisins disent que c’est normal, je les crois.

Je lance un dernier morceau de viande à mes adoptés et sors de la pièce que je ferme à clé. Je voudrais prendre l’air un peu. Cela fait quand même un mois que je reste chez moi à m’occuper d’eux, je veux me changer les idées. Je sors donc de ma douce et fraîche maison pour sortir sous le soleil pesant. Je remarque que tout le monde bronze dans leur petit jardin, tranquillement installé dans leur hamac confortable. Je devrais en faire autant, ça me ferait du bien un bain de soleil mais je n’ai pas le cœur à ça. Je préfère rester enfermée à rigoler des maladresses de mes Khanïn. Je cherche à tâtons ma petite boîte dorée que je trouve dans ma poche de jean arrière. Je vérifie sans cesse qu’elle est là de peur qu’on me la vole. Même si je n’arrive pas à l’ouvrir, je dois la garder. Je le sens. Le livre, je l’ai rendu à Coroka la nuit dernière car je n’en avais plus besoin. J’ai appris dans ce livre que le signe qui est sur la boîte est en fait un scellement de Dieu lui-même pour qu’on n’en découvre jamais ce qu’il y a à l’intérieur. Au début j’ai cru que Dieu était le Roi des mers mais je me suis trompée en découvrant que Dieu n’est qu’un simple « esclave » du Roi des mers. Je n’y crois pas et je pense qu’un gars à moitié fou l’a scellé par je ne sais quel façon, c’est tout. Peut-être que quelqu’un de plus fort que moi arriverais à l’ouvrir.

J’aimerais aller à la rivière pour me prendre quelques poissons mais pour y aller, il faut passer devant la forêt et je n’en ai aucune envie. Cette forêt me fait peur. Pourtant, si je veux me changer les idées c’est bien à la rivière que je dois aller. Je prends mon courage à deux mains et passe devant la forêt à toute vitesse, si vite que j’heurte quelqu’un que je n’avais pas vu. Je m’arrête d’un coup et m’excuse pour me rendre compte que la personne que j’ai cogné n’est déjà plus là. Surprise, je regarde à ma droite, vers le village. Il n’y a personne si ce n’est quelques enfants qui jouent. Je regarde à gauche, vers la forêt et je vois la personne y entrer. Que… ?? Mais il est fou ! Pourquoi il court comme ça dans la forêt ? Il espère pouvoir la traverser ?! Je m’aperçois que les gardes ont tous pris leur pause en même temps aujourd’hui, ce n’est pas malin ! Il va se faire tuer ce mec ! Dans un élan de courage absurde, je me mets à courir après cet homme qui va droit vers une mort certaine.

« Arrêtez !!! »

J’ai beau crié de toutes mes forces, il ne m’entend pas, il ne s’arrête pas. Je ne le vois presque plus, il court beaucoup trop vite c’est pourquoi je me transforme en espérant le rattraper. Je ne le vois plus à présent, il a dû se transformer, lui aussi. Je cours tellement vite que les arbres deviennent des murs de bétons et risquent de me tuer si je ne fais pas très attention où je mets les pieds. J’accélère encore malgré tout. Je crois que je n’ai jamais couru aussi vite, ma vision en devient floue, j’ai du mal à distinguer les formes qui arrivent à toute vitesse vers moi mais je cherche quand même l’homme, devenu félin, des yeux. C’est idiot car je sais qu’un guépard court beaucoup plus vite qu’un lourd puma. Pourtant je le cherche encore et encore. Soudain, je vois une immense lumière bleue sortir de la forêt vers le ciel, je la suis des yeux, fascinée. Erreur, je n’aurais pas dû. Je remarque beaucoup trop tard qu’un grand rocher barre ma route. Ma course s’arrête instantanément lorsque je me cogne violement la tête contre l’énorme rocher.

 

*

 

Mes yeux sont fermés mais je suis réveillé, je sais que je ne rêve pas. Si je rêverais, je ne sentirais pas d’affreuses douleurs dans le dos et le crâne. Je sens que je suis allongée sur de la terre sèche et dur. Je sens aussi un petit vent frais que je sens plus particulièrement sur le haut de la tête. J’ai d’ailleurs extrêmement mal à cet endroit. Je me souviens parfaitement ce qui s’est passé. Ça me rassure, je n’ai pas perdu la mémoire une fois de plus. Je tente d’ouvrir les yeux mais c’est trop fatiguant… Je suis exténuée et j’ai si soif… Je sens tout à coup quelque chose sur mon corps de puma. Pas des mains mais plutôt des milliers de petites pattes qui me parcourent le corps. Je sens de l’eau tout près de mon nez mais je n’ai pas assez de force pour ouvrir la bouche pour boire. Je n’ai même plus la force de respirer, c’est bien trop dur… Aidez-moi, s’il vous plait, ne me laissez pas… Je sens qu’on m’ouvre la bouche. Si on me verse de l’eau dans la gueule je n’aurais pas assez de force pour avaler, je vais me noyer… Ne faites pas ça, je ne veux pas mourir… Ne me tuez pas, je vous en supplie… Je sens un liquide frais qui s’écoule dans ma gueule… Vous allez me tuer… Je sens maintenant une main sur ma gorge qui fait de léger cercle et j’avale tout doucement l’eau fraîche que me fais un bien fou… Les milliers de petites pattes sont toujours sur mon corps à courir partout. Peu à peu, je me sens redevenir Nekhò. Peu à peu mes douleurs disparaissent et je retrouve la force de respirer normalement. Je tente d’ouvrir les yeux doucement. Un rayon de lumière passe entre les arbres de la forêt et vient me gêner les yeux. Je vois une tête dans mon champ de vision. Je souris mentalement en reconnaissant Kînrò.

« Il fallait bien que je te remercie de m’avoir sauvé d’une façon où d’une autre. »

Mon ami m’assoit lentement, pour ne pas me faire mal, contre le rocher sur lequel je me suis cogné. Je constate que les milliers de petites pattes étaient celles des papillons bleus qui me soignent, comme par magie. Je retrouve enfin la force de parler mais je ne dis rien, laissant faire les papillons. Je constate également que je suis couverte de sang. J’ai dû m’ouvrir la tête en me cognant sur un mauvais endroit du rocher. Ça ne doit pas être beau à voir. Je sens petit à petit mes forces revenir dans tous mon corps mais je ne fais rien, je reste un légume. Kînrò se tient devant moi, accroupi. Il me sourit gentiment. J’ai envie de lui rendre la pareille mais je suis trop fatiguée. Il faut absolument que je dorme… J’aperçois les papillons se diriger vers le haut de ma tête. Je me réveillerais en forme, j’en suis sûre. Mes paupières, devenues très lourdes, se ferment et une profonde obscurité s’empare de moi pour le pays des rêves…

 

*

 

Une voix, deux voix, trois vois, des milliers de voix, des millions de voix m’appellent. Ils répètent inlassablement mon prénom et crie que je dois partir. Leurs voix sont trop fortes et ils m’entourent, je ne peux pas m’enfuir. J’ai très mal aux oreilles, ces voix se multiplient, ils me chassent tous, ils ne veulent plus de moi ! Je ne comprends pas, pourquoi veulent-ils que je parte ?!

« Lisa !! »

Une nouvelle voix s’ajoute aux autres mais je l’entends plus particulièrement. Je connais cette voix mais je n’arrive pas à lui donner un visage…

« Lisa !!! »

Cette voix est de plus en plus forte, plus forte que les autres, plus gentille mais paniquée. Cette voix ne veut pas me chasser…

« LISA !!!! »

J’ouvre les yeux à la seconde qui suit la voix qui m’appelle. Je vois mon ami qui s’affole devant moi.

« Ça va Kînrò ? »

Il me regarde plus qu’étonné avec de grands yeux tout ronds. Ses oreilles sont baissées comme s’il était surpris par quelque chose d’effrayant. Je ne comprends pas du tout sa réaction.

« Ça serait plutôt moi qui devrait te poser cette question !

- Ah bon ?

- Que ... ?! Tu ne te souviens pas ?!

- De quoi ? Répondis-je calmement.

- Tu… tu hurlais à la mort !

- Ah ? Quand ?

- Mais tout de suite ! Quand tu dormais ! Tu m’appelais et tu hurlais comme si on te torturait !

- Tu es sûr ?!

- Bien sûr que je suis sûr !

- Pourtant je suis en super forme ! »

Je me lève et m’étire de tout mon long, sous le regard ébahi de Kînrò. Je ne me souviens pas avoir crié, ni même l’avoir appelé. Je me souviens juste que des personnes me chassaient.

Je ne sens plus aucune douleur, ni au dos, ni à la tête. Je remarque une grosse tâche de sang sec là où je me suis cogné sur le rocher ainsi que sur mes vêtements et sur mes mains. Je suis dans un piteux état.

Je regarde un peu autour de moi : Il n’y a que de grands arbres tout verts et très épais. La terre est recouverte de quelques mauvaises herbes par ci par là ainsi que de fleurs répugnante. Cette forêt est très sombre une fois dedans et ça me donne la chair de poule. Je me rappelle maintenant pourquoi je suis entrer dans cette maudite forêt.

« Kînrò ! Est-ce que tu as vu un homme entré ici ?

- A part toi et moi, personne n’est venu ici.

- Je ne suis pas arrivé ici sans aucune raison ! J’ai suivi un homme, un grand, genre guépard tu vois ? Il avait un grand chapeau noir et des habits noirs ainsi que des gants noirs. Il paraissait affolé et s’est mis à courir vers la forêt et j’ai voulu l’en empêcher… Mais dis moi Kînrò, qu’est-ce que tu fais là toi ?

- Je revenais de ma balade quand je t’ai vu partir dans la direction de la forêt alors je voulais t’empêcher mais bon dieu ! Tu cours vachement vite ! C’est la première fois que je te vois me semer si facilement !

- Une poussée d’adrénaline peut-être…

- S’il y a bien eu un homme guépard, tu l’aurais rattrapé en moins de deux avec ta vitesse phénoménale !

- Pourtant je l’ai manqué…

- C’est bizarre ! »

Je ne lui réponds pas et plonge dans mes pensées. Les gardiens de l’entrée ont dit qu’on se fait torturer si on entre dans cette forêt… Or il va bientôt faire nuit, ça fera presque une journée que je suis ici et rien ne mets arrivé de douloureux, à part mon choc violent sur le rocher. Peut-être que c’était des conneries ? Mais je pense que non, le chef-garde avait l’air vraiment très sérieux. Pour l’instant je ne le crois pas trop mais va falloir que je sois quand même sur mes gardes. Il faut sortir de cette forêt au plus vite. L’homme guépard doit soit être mort, soit revenu chez lui, soit perdu. Dans tous les cas je ne peux plus rien pour lui, alors à quoi bon essayer de le chercher ?

J’aide à relever mon ami qui est trop fatigué pour se lever tout seul et cherche dans la direction que je suis venue. A l’opposé du rocher, c’est sûr, mais n’ai-je pas tourner à un moment dans ma course ? Je ne sais plus, j’allais tellement vite que je ne saurais pas retrouver l’endroit où j’ai tourné… Bah ! Je finirais bien par trouver à force de chercher ! Puis Kînrò m’aidera. De toute façon je suis obligée de sortir d’ici, sinon mes petits protégés mourront de faim…

Je prends la gourde d’eau posée par terre et bois quelques gorgées. Je prends le gros tigre qui est toujours plongé dans ses pensées par la main et l’entraîne avec moi.

« Aller, courage Kînrò, on va sortir d’ici avant que la nuit ne tombe ! »

 

*

 

« Lisa, il y a le soleil qui se lève.

- Oh c’est bon n’en rajoute pas hein !! »

Toute la nuit nous avons marché dans la forêt, toute la nuit nous avons cherché une sortie mais nous sommes définitivement perdus… Je ne sais même plus dans quelle direction nous sommes venus. Les arbres se ressemblent absolument tous et il ne nous reste plus d’eau. Nous sommes assoiffés et tout est sec ici. Aucune rivière dans cette forêt. J’ai aussi très faim mais ça, c’est encore tenable. Kînrò, lui, est encore plus fatigué que moi. Il a marché pendant un mois sans s’arrêter, couru comme un malade pendant une quinzaine de minutes et marcher de nouveau à un rythme assez rapide toute la nuit. Je le traîne à moitié derrière moi. Mais il tient le coup.

Tout à coup, un buisson se met à bouger devant nous. Je m’arrête brusquement. Quelque chose est à l’intérieur ! Je m’approche tout doucement tant dis que mon ami se repose un peu quand quelque chose se jette à mon visage.

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Commentaires (1)

1. Sabrina 24/08/2009

Continue de nous faire rêver <3

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